C’est par une photographie que tout a commencé avec Isabelle Delivré. Notre relation s’ouvre par une photographie. Une relation d’emblée esthétique, fondée sur le beau, les « goûts et les couleurs », l’imaginaire, le jeu des devinettes, les formes devinées et les sens soulevés, les humeurs du jour, l’attention à ce que souhaite l’autre.

Cette première photographie est une couverture. En tant qu’éditrice, je suis en effet toujours à la recherche d’illustrations de couvertures : l’illustration, là, en bas à gauche, d’un format assez grand, fait le livre, lui procure toute son ampleur, donne envie de l’exposer, de le caresser du regard, d’y revenir avec plaisir, de le prendre en main. Une belle couverture fait du livre un bel objet.

Cette année de 2009, grâce à une auteur, je sollicite Isabelle qui m’envoie un CD. Je me souviens avoir déjà souri devant tous ces éclats de couleurs. Une photographie est choisie. Un tableau, ai-je d’abord pensé, avec une forme humaine étrange en son sein. Isabelle me vend très vite la mèche : il s’agit en réalité d’une coque de bateau au rouge brillant en haut, au gris métallique en bas, traversée d’une coulure noirâtre anthropomorphe. Des années durant, je me suis amusée à demander régulièrement ce qu’y voyaient des gens de passage dans mon bureau. Personne ne pensait à la coque d’un bateau ; tout le monde en revanche voyait la belle couverture.

Le lien si particulier qui m’unit à Isabelle vient certainement de ce qu’elle-même est capable de distinguer dans un amas de pierre, un mur, une flaque d’eau, une coque, un voile, des rideaux, des plis, des creux, et de ce que, de mon côté, je distingue en lien avec les livres que je publie. Les auteurs évoquent les pratiques soignantes, les aspects souvent difficiles, peu dits, cachés, invisibles de leur travail. Par ses photographies révélatrices du plus haut intime, du si charnel et corporel – même en minéral ou végétal –, par son regard captateur du secret ou du mystérieux que nous ne savons pas voir en passant trop vite à côté, Isabelle dit dans ses photographies la vie, les vies de chacun, faites de sensations et de perceptions. Elle enrichit ainsi de ses couleurs et de son regard les nombreuses couvertures que nous avons faites ensemble.

Aujourd’hui, Isabelle m’envoie régulièrement ses pensées photographiques, que je saisis toujours comme des cadeaux du jour. Je lui parle du « cercle rose » que je voudrais pouvoir utiliser plus tard, lorsque l’occasion d’une publication se présentera ; ou bien de cette « griffure orange », si belle qu’il nous faudra ensemble la placer sur une couverture – c’est notre complicité ! Et là Isabelle me révèle la vérité de la situation : la griffure est une vue rapprochée d’une pelle de chantier (qui l’aurait deviné ?). Nous l’aimons toutes les deux. Un ou deux auteurs la trouvent trop… « violente », « dure » ? Nous patienterons. Puis le jour arrive : la réunion du bon livre, du bon auteur et de la bonne photographie !

Enfin, il y a aussi de temps en temps des « commandes ». Des commandes telles que nous les concevons, Isabelle et moi : « quelque chose de chaud, de mystérieux, d’étonnant, enfin, vous voyez… ? » Et Isabelle finit toujours par voir effectivement, mais jamais tel que j’aurais pu le penser. D’ailleurs, c’est bien pour cette raison que je ne me risque pas à lui demander du trop précis : je préfère cette surprise d’accueillir sans préparation les prises de réel d’Isabelle. Des prises du vu en réalité qui laisseront toujours voguer l’imagination…

 

                                                                                                                                                                                                                 Seli Arslan, le 7 octobre 2015